L'art japonais de voir
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Quand je peins ou dessine, prendre le temps de regarder mon sujet est vraiment important. Parfois je peux avoir la tentation de me ruer sur ma toile ou mon papier dès que j'ai trouvé mon objet de création, mais ralentir, observer, me poser certaines questions de comment je veux le traiter approfondit l'expérience et ne pourra rendre le résultat que meilleur. C'est là, peut-être, le premier geste de l'art japonais de voir.
Ces Japonais qui savent s'arrêter pour contempler
J'ai souvent remarqué que de nombreux Japonais savaient s'arrêter pour observer, contempler, s'émerveiller et cela m'enchante. Quand j'ai visité le musée d'art moderne de Tokyo, une pièce entière était dédiée à la contemplation de la vue sur le parc Kitanomaru lui faisant face. Une pause pour reposer le regard après la découverte des œuvres du musée et repartir ensuite de plus belle pour continuer la visite, je n'avais vu cela dans aucun autre musée dans le monde.

Quand j'étais à une exposition du musée Nezu, j'ai été aussi surpris de voir plusieurs visiteurs arborer des jumelles pour observer les détails derrière les vitrines, s'arrêtant longuement devant les pièces exposées pour mieux les admirer. Au parc de Ueno à Tokyo où j'allais souvent me promener, quand de nouvelles fleurs éclosent dans un parc, marquant l'avancée des saisons, de nombreux passants s'arrêtent pour prendre des photos de l'éclosion en s'émerveillant. Et cela n'est pas uniquement pendant le sakura, saison des cerisiers en fleurs, c'est toute l'année que ce soit pour la saison des hydrangeas, des lotus ou d'autres plantes.
Dans les maisons quand les shojis, ces grandes portes coulissantes parés de papier washi, s'ouvrent sur le jardin cela devient aussi l'objet de contemplation comme si la pièce était destinée à recevoir l'extérieur pour décor. Les intérieurs japonais si sobres et vides, faits surtout de surfaces blanches ou de tons crème, sont reposants pour le regard et en même temps laissent toute la place à la contemplation du jardin ou des quelques objets qui peuvent orner la pièce.
La beauté humble des choses simples
L'art de voir japonais invite souvent à l'humilité, considérant que la beauté de la nature reste l'esthétique ultime, ou que des éléments simples du quotidien sont beaux dans leur simplicité et même avec leurs défauts. Un lit de gravier bordé de mousse, une tasse et sa théière posée sur une étagère, un bloc de pierre brut accueillant l'eau d'une fontaine, il n'est pas besoin ici d'ostentatoire, de spectaculaire ou d'ornements, ou quand c'est le cas c'est destiné à de rares objets dont on pourra alors prendre le temps d'admirer chaque détail.
Ce qui frappe aussi c'est la netteté et la propreté des lieux, mais cela est ancré depuis des millénaires dans la culture japonaise et la religion shinto qui fait de la saleté un état moral impur quand nettoyer purifie l'âme et élève l'esprit. Le kanji Kirei signifie par exemple à la fois beau, joli, propre et pur. Les rues sont donc ici impeccables, tout est nettoyé régulièrement, cela apaise le regard qui n'est presque jamais perturbé par des détritus ou espaces rebutants.
Si la saleté n'agresse pas le regard, il y a aussi un sentiment de douceur par les lumières filtrées des shojis le jour, les lampes en papier washi tamisées la nuit, les ambiances souvent feutrées dont les Japonais sont les maîtres, bien qu'ils sachent aussi déployer des quartiers animés plein de néons multicolores et d'ambiances clinquantes et colorées.
Le ma (間), ou le temps de l'imprégnation
L'art de voir japonais me plaît dans le sens qu'il y a ce temps d'imprégnation, qui fait écho d'ailleurs à mon ouvrage L'Art comme empreinte où je décris que le processus de création passe par cette étape essentielle de l'artiste qui s'imprègne de son sujet dans une sorte d'empreinte psychique avant de pouvoir le restituer par une empreinte physique.
Cela fait écho au concept japonais du ma (間) : cet intervalle, cet espace vide, cette pause dans le temps entre deux éléments qui n'est pas une absence mais une présence active, donnant du sens, du rythme et de l'harmonie à l'ensemble. Son kanji représente d'ailleurs un soleil visible à travers une porte, image d'ouverture et de lumière. J'ai l'impression que dans leur art de regarder les Japonais savent à la fois contempler ce qu'ils voient et écouter la résonance intérieure que cela leur procure.
Komorebi, utsuroi, zanzō : nommer ce qui échappe

Il est frappant de voir à ce sujet le nombre de mots que les Japonais ont pour décrire des phénomènes, ce qui marque leur capacité d'attention et de discernement, faisant pleinement exister des choses qui sinon resteraient à peine conscientisées. Ils utilisent par exemple le mot Komorebi (木漏れ日) pour décrire ces rayons du soleil qui passent à travers les feuilles des arbres, ou encore ils ont découpé les saisons en 72 microsaisons, kō (候), qui durent chacune cinq jours avec pour chacune un phénomène saisonnier bien identifié.
Ils ont aussi le terme Utsuroi 移ろい pour décrire la transformation progressive des choses : une couleur qui pâlit, une saison qui bascule, une lumière qui change, ou encore Zanzō 残像 pour l'image qui persiste dans l'œil après que l'objet a disparu, au sens optique mais aussi poétique. Là encore on retrouve cet espace laissé au vide ou au changement qui fait passer de la présence à l'absence, de l'objet à son souvenir.
Yohaku (余白) : le blanc qui laisse respirer les formes
Mais le terme le plus important pour ma pratique actuelle inspirée de l'Asie et du Japon est Yohaku 余白, c'est-à-dire l'espace laissé blanc ou inoccupé dans une image. Dans certaines œuvres, comme les paravents Shōrin-zu byōbu de Hasegawa Tōhaku en illustration de cet article, extraordinaire chef d'œuvre représentant des pins dans le brouillard, cet espace participe pleinement à la représentation. C'est un vide actif comme l'a si bien décrit François Cheng dans ses analyses de l'art chinois dont est issu l'art japonais, qui permet au plein d'exister et laisse respirer les formes qui bien que souvent incomplètes n'en sont que mieux retranscrites dans notre cerveau, les reconstituant plus vivantes encore que s'il les voyait entières sur la toile.
Tout ce vocabulaire qui souligne la finesse de la sensibilité des Japonais, et sa résonance avec un recueillement intérieur qui peut trouver un écho spirituel, me fait me sentir proche d'eux en tant qu'artiste mais aussi en tant qu'hypersensible. Ici ce n'est pas l'œuvre elle-même, passagère, éphémère, qui semble importante, mais l'art de voir qu'elle induit, l'empreinte intérieure d'une peinture que l'on ne reverra sans doute plus mais que l'on emporte en soi.





