Dessiner le paysage japonais dans les jardins de Tokyo

Dessiner le paysage japonais dans les jardins de Tokyo
Dessiner et peindre le paysage japonais sans gravir le Mont Fuji : ce que les jardins de Kyoto et de Tokyo m'ont appris sur la nature, le shinto et l'art de regarder.

J'ai passé plusieurs mois au Japon mais je ne suis pas monté au sommet du mont Fuji. Je n'ai pas longé les rizières en terrasses ni regardé la mer se briser sur les côtes du nord. Mon paysage japonais, je l'ai d'abord trouvé dans des jardins de Kyoto et Tokyo, et il m'a fallu du temps pour comprendre que j'avais sous les yeux de véritables paysages, sous la forme peut-être la plus juste que ce pays pouvait m'offrir. Car un jardin japonais est un paysage en réduction : un monde entier composé, cadré, distillé pour tenir dans le regard de celui qui s'assoit et prend le temps.

Ma découverte des jardins au Japon

Mes premiers contacts avec les jardins japonais, je les dois à Kyoto, lors d'une semaine du début décembre où le soleil n'a pas cessé de briller. Les arbres portaient encore leurs feuilles rouges et jaunes, un automne attardé qui semblait m'avoir attendu, et je passais d'un temple à l'autre dans l'émerveillement de la découverte de ce pays où pour la première fois je mettais  les pieds et posais le regard.

Ce que j'ai trouvé, c'est une netteté. Une précision partout : le sol nettoyé jusqu'au dernier gravier, les arbres taillés non pour les contraindre mais pour retrancher tout ce qui était superflu, jusqu'à ne laisser que l'essentiel de la forme. Un équilibre, aussi, entre le minéral des rochers, le végétal des mousses et l'eau restée cristalline. Et par-dessus tout ce lien avec le spirituel, car ces jardins se nichent le plus souvent au creux des temples, comme si la beauté et le recueillement ne pouvaient pas se penser séparément.

De ces lieux se dégage quelque chose qu'on ne sait pas vraiment nommer et qu'on ressent avant de le comprendre : une harmonie, une paix, un calme, une sérénité qui descend en soi à mesure qu'on reste. Ces jardins sont un écho sensible de la méditation bouddhiste, où la seule chose qui vaille est de se laisser être en se connectant à un état intérieur que les pensées ne peuvent saisir, et qui constitue le socle de notre existence.

J'ai retrouvé cela à Tokyo, ce qui m'a d'abord surpris. Dans ces parcs savamment composés, cernés de buildings d'acier et de verre, l'énergie des jardins de Kyoto était intacte. Il suffit de s'asseoir un moment, de laisser la ville refluer, pour sentir de nouveau cette vibration si particulière au Japon.

Et c'est là que j'ai commencé à les dessiner, avec une nouvelle technique du pastel dont je m'étais saisie à mon retour du Japon dans le Perche en France. C'est précisément cette énergie que j'aime traduire au pastel, avec ces touches vibrantes que la matière permet : les pins du parc de Kokyo Gaien, ceux du parc de Sumida, la lanterne de pierre posée dans la lumière du Shinjuku Gyoen.

Un paysage venu de plus loin

Ces jardins que l'on croit purement japonais viennent pourtant de plus loin. C'est en Chine qu'a émergé l'équilibre du shanshui, cet accord du minéral et du végétal, de la montagne et de l'eau. Je les avais d'ailleurs ressentis une première fois à Hong Kong : à travers les artistes contemporains du M+ Museum, mais aussi grâce au petit jardin de Hollywood Road, au pied de l'immeuble où j'habitais, que les Chinois venaient habiter au matin de leurs lents exercices de qi gong.

Mais c'est au Japon que ces jardins m'ont vraiment transporté. Il y a ici un lien qui semble plus continu entre la nature et le jardin. Ailleurs, le jardin est une composition végétale ou va vouloir imiter le paysage, il en donne un fragment ou une image ; au Japon, on dirait que le paysage est contenu dans le jardin, qu'il y habite pour de bon plutôt que d'y être reproduit. La nuance est subtile, et elle change tout.

Elle s'explique sans doute par le shinto, cette religion première, animiste, dont les milliers de dieux logent qui dans un rocher, qui dans un arbre, une montagne, un animal. De là vient ce lien si fort des Japonais avec la nature : ils ne se tiennent pas au-dessus d'elle, ils s'en sentent une partie, un élément parmi les autres. Rien à voir avec le regard occidental qui surplombe le paysage et le domine comme un territoire à conquérir. Ici, on ne surplombe pas : on appartient.

Le pastel pour saisir les jardins paysage

Peut-être est-ce pour cela que le pastel me semble si juste pour peindre les jardins-paysage japonais. Sous ses traits discontinus, le sujet se désagrège. Il ne reste plus des formes pleines et possédées, mais des présences évanescentes, des énergies qui circulent et ne se fixent pas. On ne peut rien saisir vraiment, rien retenir : ce qu'on embrasse du regard a déjà disparu à l'instant où on le regarde.

C'est exactement ce que ces jardins m'ont appris, et ce que je cherche, touche après touche, à faire tenir sur le papier : non pas un lieu, mais l'instant très court où un jardin cesse d'être un lieu pour devenir une émotion. Saisir l'existence qui se tient entre le plein et le vide, l'eau fuyante et le rocher persistant, le pin qui croît sculpté par les tailles, le moment suspendu comme les traits de pastels qui chacun porte un instant et finissent par représenter un tout.

Je n'ai pas gravi le Fuji. J'ai regardé des jardins, longuement, et j'y ai ressenti toute l'âme d'un pays que des maîtres comme Hokusai ont su partager par leurs ukiyo-e, estampes imprimées à partir de bois gravés. Et parfois j'ai l'impression que mes légers coups de bâtons de pastel sur le papier sont comme des traces de burin dans le bois, des percussions dont le rythme vient en écho à la tradition de ces artisans graveurs. Elles marquent le passage du temps dans ces jardins où il semble être suspendu comme dans les karesansui, jardins de pierres où tout est figé comme pour nous demander où est passé le temps quand plus rien ne bouge. Ces jardins zen minéraux évoquent alors plus encore que des paysages de mer et de montagne, ils nous posent comme dans un kōan l'énigme du temps.

Ces jardins zen minéraux évoquent plus encore que des paysages de mer et de montagne, ils nous posent comme dans un kōan l'énigme du temps.
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